2026 ou la fin d’un confort stratégique ?
Stabilité monétaire, recomposition actionnariale, montée en puissance de l’État financier et pression technologique diffuse : le système bancaire marocain aborde l’horizon 2026 avec des fondamentaux solides, mais confronté à une transformation silencieuse que les investisseurs ne peuvent plus se permettre d’ignorer.
Le système bancaire marocain continue d’inspirer confiance. Dans un environnement international marqué par l’instabilité financière, la fragmentation géopolitique et la remise en cause de nombreux modèles bancaires, il offre l’image rassurante d’un secteur bien supervisé, correctement capitalisé et globalement rentable. Cette solidité n’est pas un accident ; elle est le produit de choix institutionnels constants, d’une discipline prudentielle exigeante et d’une relation étroite entre l’État, le régulateur et les acteurs privés.
Mais précisément parce qu’il est solide, le secteur aborde 2026 à un moment charnière, pas sous la menace d’un choc imminent, mais face à un risque plus subtil ; celui de confondre stabilité et suffisance stratégique. Pour les investisseurs comme pour les décideurs publics, la question centrale n’est plus celle de la résilience du système, mais celle de sa capacité à évoluer sans remettre en cause ses équilibres fondamentaux.
Un modèle de stabilité arrivé à maturité
Depuis près de trois décennies, la banque marocaine repose sur un contrat implicite clair : en échange d’une gouvernance conservatrice et d’une gestion rigoureuse des risques, le secteur bénéficie d’un environnement macrofinancier prévisible et d’une croissance graduelle. Ce modèle a prouvé son efficacité. Il a permis d’éviter les crises systémiques, d’accompagner l’internationalisation de plusieurs groupes et de soutenir, dans des limites assumées, le financement de l’économie.
À première vue, rien ne semble devoir remettre en cause cet équilibre. Les bilans restent solides, les ratios prudentiels confortables et la supervision reconnue. Pourtant, 2026 pourrait marquer la fin d’un cycle historique, celui ouvert dans les années 1990, fondé sur la montée en puissance de champions nationaux et une intégration progressive aux marchés régionaux.
La question n’est donc plus de savoir si les banques marocaines sont robustes. Elles le sont. La question, plus exigeante, est de savoir si ce modèle arrivé à maturité est encore adapté aux mutations à venir.
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Continuité monétaire : un socle de confiance, pas un moteur de transformation
Le débat récurrent autour de la longévité d’Abdellatif Jouahri à la tête de Bank Al-Maghrib, depuis 2003, illustre bien cette tension entre stabilité et adaptation. Le maintien du Wali relève d’un choix institutionnel assumé, dans un contexte mondial où la crédibilité des banques centrales est redevenue un actif rare.
Pour les marchés, le signal est clair : continuité doctrinale, orthodoxie monétaire, lisibilité des arbitrages. Cette posture constitue un avantage compétitif réel pour l’attractivité financière du Maroc. Elle a toutefois un corollaire ; la politique monétaire demeure un ancrage de stabilité, non un levier de transformation structurelle.
À l’horizon 2026, cet équilibre restera pertinent, à condition qu’il s’inscrive dans une réflexion plus large sur le rôle du système bancaire dans l’accompagnement des mutations productives, de l’investissement de long terme et de l’innovation économique.
Banques étrangères : un retrait stratégique plus que conjoncturel
L’évolution de Crédit du Maroc et de la BMCI est souvent analysée sous l’angle de l’actionnariat. Elle renvoie en réalité à une dynamique globale : le repositionnement stratégique des groupes bancaires européens, confrontés à des exigences de rentabilité accrues, à une réglementation plus lourde et à des arbitrages géographiques de plus en plus sélectifs.
Dans ce contexte, le Maroc apparaît comme un marché stable mais peu expansif à l’échelle internationale. Le retrait progressif des banques étrangères ne traduit pas un désaveu du pays, mais une réallocation du capital à l’échelle mondiale. À l’horizon 2026, le paysage bancaire marocain pourrait ainsi devenir quasi intégralement domestique.
Cette évolution renforce la souveraineté financière nationale. Elle pose néanmoins une question clé pour les investisseurs : comment maintenir une pression concurrentielle suffisante dans un secteur plus concentré ? La réponse reposera autant sur la capacité d’innovation des acteurs locaux que sur le rôle du régulateur.
Bank of Africa : la maturité d’un groupe institutionnalisé
La trajectoire de Bank of Africa illustre l’entrée du secteur dans une phase de maturité institutionnelle. Le groupe n’est plus structuré autour d’une logique fondatrice personnelle, mais fonctionne selon des standards de gouvernance comparables à ceux des grands groupes bancaires régionaux.
La question de la succession, souvent évoquée, doit être abordée avec nuance. Pour les marchés, l’enjeu n’est ni celui d’un retrait immédiat ni celui d’un changement brutal, mais la lisibilité et la continuité de la gouvernance à long terme, dans un environnement panafricain exigeant. En 2026, BOA sera évaluée sur sa capacité à démontrer que cette transition est pensée, organisée et alignée avec sa stratégie de développement continental.
La CDG : un rôle structurant dans l’allocation du capital
La montée en puissance de la Caisse de Dépôt et de Gestion constitue l’une des évolutions les plus structurantes du paysage financier marocain. En affirmant son ambition de jouer un rôle central, la CDG s’inscrit dans une tendance internationale : le retour de l’État comme investisseur de long terme et catalyseur, dans un contexte où le capital privé devient plus sélectif.
Ce positionnement répond à un besoin réel, notamment en matière de financement des infrastructures, de projets structurants et de transition énergétique. Il implique toutefois un équilibre délicat entre efficacité économique, complémentarité avec le secteur bancaire et préservation de conditions de marché saines. À l’horizon 2026, la crédibilité de ce modèle reposera sur la qualité de la gouvernance et la transparence des mécanismes d’intervention.
Revolut et la transformation des usages bancaires
L’arrivée annoncée de Revolut ne remet pas en cause le cœur du modèle bancaire marocain. Elle agit plutôt comme un révélateur. En ciblant les paiements, le change et l’expérience utilisateur, les fintechs déplacent le terrain de la concurrence vers les usages, les interfaces et la qualité de service.
La pression ne s’exercera pas sur les bilans, mais sur les marges périphériques, la relation client et la capacité à exploiter la donnée. En 2026, la compétitivité bancaire se mesurera autant en agilité organisationnelle qu’en solidité financière.
2026 : un point d’inflexion plus qu’une rupture
Le système bancaire marocain abordera 2026 sans crise, sans choc spectaculaire et sans remise en cause brutale de ses fondamentaux. Sa force est précisément là. Mais les lignes de force évoluent : stabilité monétaire consolidée, concentration accrue, maturité des grands groupes, affirmation de l’État financier et transformation progressive des usages.
Pour les investisseurs, l’enjeu n’est pas d’anticiper une rupture, mais de lire correctement ce point d’inflexion. La stabilité reste un acquis précieux. Elle ne peut plus être l’unique boussole stratégique. À l’aube de 2026, les acteurs les plus attractifs seront ceux capables de conjuguer discipline, vision de long terme et capacité d’adaptation mesurée.
La banque marocaine a réussi sa promesse de solidité. Le défi qui s’ouvre désormais est celui de la création de valeur dans un monde plus fragmenté, plus technologique et plus exigeant.

