Maroc 2026 : la ligne de crête
À l’horizon 2026, le Maroc n’est pas menacé par un dérapage macroéconomique, mais par une accumulation de vulnérabilités silencieuses. Dans son dernier diagnostic, le Fonds monétaire international (FMI) esquisse le portrait d’une économie résiliente, mais de plus en plus exposée aux chocs climatiques, aux tensions géopolitiques et aux arbitrages complexes entre investissement, inflation et discipline budgétaire. Derrière les indicateurs globalement favorables, le FMI met en garde contre un modèle de croissance arrivé à un point d’inflexion.
Une stabilité macroéconomique réelle mais de plus en plus conditionnelle
À première lecture, le diagnostic du FMI sur l’économie marocaine à l’horizon 2026 est rassurant. Les grands équilibres tiennent : la croissance est projetée à un rythme soutenable, l’inflation a été contenue après le choc post-pandémie et la trajectoire budgétaire reste compatible avec la soutenabilité de la dette. Le Maroc bénéficie d’une crédibilité macroéconomique renforcée, comme en témoigne l’accès récurrent aux instruments de précaution du FMI et la confiance des marchés internationaux.
Mais cette stabilité est devenue conditionnelle. Le FMI souligne que le modèle marocain repose sur une forte ouverture extérieure et sur des secteurs sensibles aux cycles internationaux. Un ralentissement prolongé en Europe, une désorganisation accrue des échanges mondiaux ou un choc sur les prix de l’énergie auraient des effets rapides sur les exportations, le tourisme, les transferts des Marocains résidant à l’étranger et les flux d’investissements directs étrangers.
À cela s’ajoute un risque plus structurel, celui de la fragmentation géo-économique mondiale. Le retour du protectionnisme, la régionalisation des chaînes de valeur et la persistance des tensions géopolitiques réduisent la visibilité à moyen terme et peuvent freiner l’intégration du Maroc dans les dynamiques de croissance mondiale. Pour le FMI, la résilience actuelle ne saurait être considérée comme acquise ; elle doit être constamment consolidée par des politiques crédibles et une capacité d’ajustement rapide.
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Le climat et l’eau, nouveaux déterminants centraux de la croissance
Le cœur du risque, selon le FMI, est désormais domestique. La récurrence des sécheresses et le stress hydrique font du climat le principal facteur d’incertitude macroéconomique à moyen terme. L’agriculture marocaine reste fortement dépendante de la pluviométrie, avec des effets directs sur la croissance, l’emploi et l’inflation.
Une sécheresse plus sévère que prévu ne se limiterait pas à une mauvaise campagne agricole. Elle provoquerait une hausse des prix alimentaires, pèserait sur le pouvoir d’achat des ménages, accentuerait les inégalités territoriales et pourrait contraindre l’État à des mesures de soutien coûteuses. Le FMI souligne ainsi que le changement climatique agit comme un multiplicateur de vulnérabilités économiques et sociales.
Face à cette réalité, le Fonds appelle à un changement d’échelle. Il ne s’agit plus seulement d’atténuer les chocs, mais d’adapter structurellement le modèle de croissance. Cela passe par une gouvernance plus rigoureuse de l’eau, des investissements soutenus dans les infrastructures hydriques et une évolution vers une tarification reflétant la rareté de la ressource, accompagnée de mécanismes de compensation ciblés pour les ménages vulnérables. Sans ces ajustements, la croissance marocaine restera exposée à une volatilité croissante.
Investir, protéger, arbitrer : l’équation économique à l’horizon 2026
Le troisième axe de vigilance du FMI concerne la conduite des politiques publiques dans un contexte d’investissement accru. Le Maroc s’est engagé dans une stratégie ambitieuse de relance de l’investissement, portée par la nouvelle Charte de l’investissement et par le recours élargi aux partenariats public-privé. Cette dynamique est perçue comme essentielle pour renforcer le potentiel de croissance et absorber les tensions sur le marché du travail.
Mais le FMI met en garde contre les risques d’une accélération mal maîtrisée. Un enchaînement rapide de projets de grande envergure pourrait créer des tensions inflationnistes, élargir le déficit courant et accroître les risques budgétaires implicites, notamment via les engagements liés aux partenariats public-privé. La question centrale n’est donc pas seulement celle du volume d’investissement, mais celle de sa qualité, de son séquençage et de sa gouvernance.
Dans ce contexte, le FMI insiste sur la cohérence d’ensemble des politiques économiques : une politique monétaire suffisamment réactive pour préserver l’ancrage des anticipations d’inflation, une politique budgétaire disciplinée mais flexible, et un système de protection sociale capable d’amortir les chocs sans compromettre la soutenabilité des finances publiques.
À l’horizon 2026, le message du FMI est moins une alerte qu’un avertissement stratégique. Le Maroc dispose des marges, des institutions et de la crédibilité nécessaires pour maintenir une trajectoire de croissance solide. Mais cette trajectoire sera de moins en moins automatique. Elle dépendra de la capacité du pays à transformer l’investissement en productivité, à faire de l’adaptation climatique un pilier de sa politique économique et à arbitrer avec rigueur entre urgence sociale et discipline macroéconomique.
Dans un monde plus fragmenté et plus instable, la véritable vulnérabilité du Maroc ne serait pas le choc externe, mais l’illusion que la résilience passée suffira à garantir la croissance future.

